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Philosophie, danse et art

Au sujet de Travail en cours / Work in Progress, de Daniel Denise et Paul-André Fortier (2006).

4 Septembre 2013 , Rédigé par Julia Beauquel

Lorsqu’on s’interroge sur la nature et la spécificité de la danse, sur les conditions d’une définition de cet art – ce qui fait que des œuvres sont susceptibles d’être de la danse ou non – des cas problématiques surgissent inévitablement. Certains spectacles supposés être des œuvres de danse ne comportent parfois aucune des caractéristiques apparemment essentielles à cet art, auxquelles on l’associe couramment. Dans la courte histoire de la danse, les « task dances » (que l’on pourrait traduire par danses-tâches, ou danses-travaux) américaines des années soixante en sont le premier exemple frappant. Dans un spectacle postmoderne de Yvonne Rainer intitulé Room Service (1963), les mouvements sont ceux de personnes effectuant certaines tâches pratiques ou quotidiennes de façon parfaitement ordinaire : porter un matelas, entrer par une porte, sortir par une autre, disposer des objets çà et là, les déplacer, monter à une échelle, etc. Ces actions seules, dépourvues de tout geste dansé, sont présentées à un public dans un contexte artistique, donc destinées à faire l’objet d’une expérience esthétique. Ce sont pourtant des actions ne satisfaisant aucune des conditions habituellement tenues comme nécessaires ou suffisantes à la danse : elles sont constituées de mouvements non représentationnels, ne nécessitent aucune technique chorégraphique, ne correspondent à aucune tradition de danse, et elles ne visent manifestement pas à procurer des émotions chez le spectateur au moyen de qualités rythmiques et expressives.

Sans en être très éloigné, Travail en cours/Work in Progress suit en quelque sorte la démarche inverse : dans ce film, le réalisateur D. Denise et le chorégraphe et interprète P. A. Fortier importent des mouvements dansés dans un contexte non artistique, social, professionnel. La caméra enregistre des soli effectués par le danseur dans des endroits tels qu’une imprimerie, un restaurant, une mairie, une caserne de pompiers, un supermarché, une marbrerie, un parking souterrain, une maison de retraite, un atelier de fabrication de costumes pour le ballet, etc. La présence et les gestes des personnes effectuant leurs tâches professionnelles quotidiennes sans prêter attention ni à la caméra, ni au danseur confèrent au film un aspect quasi-documentaire, dont le réalisme est sans doute renforcé par la sobriété visuelle et la discrétion de la réalisation : à quelques exceptions près, les séquences sont filmées en plans fixes et séparées par un fondu au noir. Force est alors de noter l’étrangeté de scènes à la fois parfaitement ordinaires et transformées par l’intervention inattendue d’un danseur que nul – sinon le spectateur – ne semble remarquer. Deux types d’action de nature très différente se déroulent alors simultanément dans ces endroits où elles sont mises en relation, et se prêtent à une subtile comparaison :

• Les actions pratiques et ordinaires d’une part, dépourvues d’intention et d’expression artistiques, exécutées en vue d’une fin extérieure à l’action (elles correspondent en cela au terme aristotélicien de poiesis : par exemple, cueillir des radis afin d’en faire des bottes, découper et repasser du tissu en vue de confectionner des costumes, poncer des pelles d’aviron, couper des aliments, mettre des couvercles sur des boîtes, faire ses courses, trier des déchets, ranger des livres, enfiler une blouse et des gants de chirurgie, etc.

• D’autre part, les actions dansées, effectuées pour elles-mêmes, et non pas en vue de produire un résultat extérieur ou indépendant (praxis), avec pour seule intention d’exprimer quelque chose sur un mode esthétique : marcher avec les genoux fléchis, effectuer des cercles de bras dans plusieurs directions, tourner sur soi-même, s’allonger au sol, sauter, laisser tomber sa tête en avant, la saisir avec les mains pour la redresser, répéter ce geste, s’appuyer sur le sol avec les mains et les pieds, varier la qualité de gestes tantôt lents, fluides, tantôt saccadés, rapides, etc.

L’un des intérêts évidents de ce film est de confronter ces deux types distincts d’action, de manifester leur différence de nature. Un autre intérêt, qui est un effet de cette confrontation, est de montrer que l’absence d’intention d’expression dans les gestes des personnes au travail ne les prive nullement d’expressivité. Bien au contraire. De la même manière que l’on peut dire du visage, de la posture, ou encore de la démarche d’une personne n’ayant pourtant l’intention d’exprimer ni émotion, ni idée ou sentiment qu’ils sont expressifs, il est possible dans ces images de distinguer entre d’une part l’expression de la personne qui danse et d’autre part l’expressivité des personnes qui ne dansent pas.

Au moyen de la confrontation entre un danseur et des personnes au travail, le film relie et met en évidence le champ d’application de ces deux notions distinctes : par contraste avec les gestes non dansés, l’expression dansée met l’accent sur sa nature proprement esthétique, mais révèle également l’expressivité des gens, celle de leurs gestes ordinaires et professionnels, leur application, leur précision, leur caractère souvent répétitif, leur changement de qualité (on pense à la course des pompiers et à son contraste avec l’immobilité du gardien de parking ou la douceur du cueilleur de radis par exemple).

En observant des gestes, ce sont des personnes que nous percevons, des mains, des visages, des regards concentrés ou rêveurs, des voix. De manière plus globale encore, ce que le film " révèle" est l’atmosphère ou l’âme propre à chaque lieu traversé par le danseur. L’effectuation de mouvements de nature esthétique transforme notre perception ordinaire de ces lieux en une expérience esthétique. Bien sûr, la façon dont le danseur occupe l’espace, la qualité de ses gestes, leur signification, tout cela n’est pas sans rapport avec les lieux investis.

Dès lors, les éléments de son environnement auxquels il est attentif et qui inspirent ses gestes deviennent plus prégnants pour la perception du spectateur. Le bruit du fonctionnement des machines, ordinairement gratuit et non significatif, est alors investi d’une intention de créer une ambiance sonore et rythmique ; les lieux se métamorphosent en décors où actions et déplacements peuvent être perçus comme chorégraphiés. Il est remarquable que cela n’enlève rien à l’authenticité de chacun de ces lieux qui, reliés par les images de D. Denise, les pas de P. A. Fortier et le montage de Laetitia Giroux, manifestent leur âme et composent, avec douceur et sobriété, le portrait d’une ville et de ses habitants au labeur. À partir des années cinquante, et durant environ deux décennies, la tendance artistique (américaine d’abord) était de produire des œuvres supposées combler le fossé conceptuel entre l’art et la vie. Room Service, en présentant des mouvements exclusivement non dansés dans un contexte artistique, en est une illustration parmi beaucoup d’autres. Aujourd’hui, si l’art et la vie demeurent deux domaines distincts, Travail en cours/Work in Progress semble manifester une volonté de nous rendre sensibles à la poésie du quotidien, avec le mérite toutefois de préserver la spécificité du mouvement dansé : les gestes de la vie quotidienne ne sont pas artistiques, mais dans certaines conditions ils peuvent être perçus comme tels. D. Denise et P. A. Fortier ne prétendent pas effacer la frontière entre l’art et la vie, ils se contentent de l’estomper, avec respect et légèreté.

Film visible ici :

http://www.stanislasurbietorbi.com/2007/Work%20in%20progress/page-general-work.htm

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