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Philosophie, danse et art

FOCUS ON LINES – Albert Janzen. Texte écrit pour la Galerie Hervé Lancelin. Luxembourg.

1 Novembre 2016 , Rédigé par Julia Beauquel

 

Après son succès au Luxembourg Art Prize en 2015, Albert Janzen revient à la Galerie Hervé Lancelin pour y proposer son exposition personnelle ; le spectateur tentera de « lire entre les lignes » de ses dessins abstraits dont les supports et les procédés varient.  

 

La ligne : du simple au complexe 

 

Regardons autour de nous ; il est impossible de ne pas voir de lignes. Chaque chose identifiée par l’œil et l’esprit suppose leur perception. Presque aussi basique que le point, la ligne est un élément simple qui selon Albert Janzen fonde notre rapport visuel et cognitif à la réalité.

À partir de ce constat, l’artiste en explore l’infinie possibilité des enchevêtrements. Son monde est fait de lignes. En se détournant des objets ordinaires et de leur figuration, il dessine au feutre sur tableau Velleda, à l’encre sur papier et sur Dibond préparé, ou numériquement sur Photoshop avant impression. Rarement droites, ses lignes se croisent, s’effleurent, se serrent, s’enlacent, s’emmêlent et se confondent. Leurs courbes légères ou leurs franches circonvolutions forment des images jouissant chacune d’une force ou d’une beauté singulière. Certaines ont un point d’intersection, d’autres plusieurs, et d’autres enfin ne se rencontreront jamais, aussi loin qu’on les étende. On les imagine toutes infinies, poursuivant en dehors du cadre et à leur rythme leur cheminement déterminé ou hésitant, tranquille ou tourmenté. Leurs entremêlements évoquent moins le parallélisme parfait d’un quadrillage monotone qu’elles n’évoquent d’irréguliers tissages, maillages ou diverses versions d’un profond cosmos. Et ce sont avant tout des lignes. Ne formant ni plans, ni figures reconnaissables, elles ne s’ordonnent pas mécaniquement. Leur tracé paraît aléatoire, naturel, vivant.  

 

Le goût de l’abstrait

 

L’artiste est catégorique : ses lignes ne visent pas à représenter quoi que ce soit. Le but est simple : « dessiner des lignes pour dessiner des lignes ». La fin n’est autre que le moyen. Ce refus de la représentation, cette « autoréférence » de la ligne – le fait qu’elle ne renvoie qu’à elle-même – invite le spectateur à une appréhension dans laquelle seuls les aspects saisissables par la vue (les propriétés formelles des œuvres) sont pertinents artistiquement. Clive Bell, le théoricien formaliste et critique américain, identifiait la peinture à des « relations et combinaisons de lignes et de couleurs ». Plus tard, Clement Greenberg, défenseur de l’expressionisme abstrait, la définissait par la planéité, le pigment et la forme. Ici, ni couleur, ni planéité : juste des lignes noires et leurs variations de trajectoires.

Ces dessins sont abstraits. Littéralement, les lignes exemplifient de nombreuses propriétés telles que la verticalité, l’horizontalité, l’oblique, la finesse ou l’épaisseur, le plein, le vide, la clarté et l’obscurité, la profondeur, la densité, la légèreté, ainsi que des mouvements d’ondulation, d’oscillation, de rotation, d’accélération ou enfin de jaillissement et d’affaissement. S’arrêter là serait déjà plus que satisfaisant. Et ce serait respecter l’intention de l’artiste ; celle de focaliser l’attention sur ces lignes, sur l’aspect formel de ses créations. 

Dès lors il n’est pas nécessaire de s’interroger sur ce qui est représenté ou sur la manière de le faire, ni de réfléchir pour conclure que les dessins d’Albert Janzen nous plaisent ou non. Le jugement esthétique, sensoriel, direct, se fait immédiatement, sans recours à la raison. Face à une œuvre de l’artiste, on pourrait ainsi se comporter en théoricien du goût et citer Kant : « Si quelqu’un me lit son poème, ou me conduit à un spectacle, qui finalement ne convient pas à mon goût (…) Je ne veux entendre aucune raison, aucun argument (…) puisqu’il doit s’agir d’un jugement du goût et non d’un jugement de l’entendement ou de la raison. ». Le plaisir suscité par ces dessins serait désintéressé, « purement contemplatif ».  

 

La force expressive

 

Pourtant, ne sommes-nous pas tentés de dépasser ces agréables impressions premières ? Que rien ne soit représenté n’annihile pas l’expressivité de ces dessins. Et puisqu’une œuvre d’art échappe en partie à son auteur pour fonctionner esthétiquement dans un contexte plus vaste, le spectateur interprétera à sa manière ces compositions de lignes. Métaphoriquement, il pourra y percevoir une expression de grâce ou d’agitation. Il songera peut-être à des formes végétales, à des capillarités semblables à de simples cheveux emmêlés, à des algues ou des méduses, des morceaux de tissu ou des images de l’univers. Mais après avoir pensé aux vols d’insectes, aux frémissement des herbes hautes ou même à l’intensité des pluies tropicales, l’imagination finit par nous ramener à l’affirmation initiale, fermant une boucle pareille à celles d’Albert Janzen : le monde est structuré de lignes.

 

La ligne : entre découverte et création 

 

Ce point ne fait-il pas écho à l’une des idées primordiales de la science moderne, formulée par Galilée ? Le mathématicien et physicien italien l’a exprimé ainsi, non sans poésie : l’Univers, « cet immense livre qui se tient toujours ouvert devant nos yeux (…) est écrit dans la langue mathématique et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d’en comprendre un mot. Sans eux, c’est une errance vaine dans un labyrinthe obscur ». Nos moyens intellectuels de décrire le réel correspondraient à sa structure. 

Le langage d’Albert Janzen, sans être strictement géométrique ou mathématique, soulève à sa manière le superbe mystère de l’harmonie entre l’esprit et la nature. Ses divers agencements de lignes ont beau être abstraits, ils ne semblent pas coupés du monde. Ils montrent que les formes non figuratives produites par un esprit créatif ont une relation irrésistible avec celles que l’on observe dans le monde naturel – de même que les mathématiques semblent aussi bien créées par l’intelligence humaine que découvertes dans les lois de la nature. En quittant l’exposition, le visiteur ne saura sans doute pas vraiment si le réel est mathématique ; mais tout imprégné des œuvres de Janzen, il ne pourra pas rester indifférent aux lignes qui l’entourent, partout où le mènent ses pas.

     

L’art comme processus

 

« Focus on lines » : le titre même de l’exposition appelle une référence à la théorie esthétique de David Davies qui repose sur le concept de « focus of appreciation ». Le philosophe, dans un ouvrage intitulé « L’art comme processus », soutient que toute œuvre d’art serait le « focus d’appréciation » d’un processus antérieur. Autrement dit, un tableau ou un dessin n’est qu’une trace permettant d’appréhender ce qui est vraiment intéressant : le processus de création qui lui a donné naissance.  

L’art d’Albert Janzen semble illustrer parfaitement cette théorie du processus. Il n’est pas sans rappeler les démarches de l’art informel, concentrées sur l’acte même de dessiner (ou de peindre) et non sur l’œuvre finale. Un Hans Hartung pourrait ainsi s’ajouter à la liste des influences artistiques assumées, de Gerhard Richter à Cy Twombly. On ne peut en effet pas s’empêcher de rapporter les œuvres de Janzen au patient tracé qui les a engendrées. Par quelle ligne l’artiste a-t-il commencé ? Où se trouve la dernière ? Quand et pourquoi a-t-il décidé de s’arrêter à elle ? Combien de temps la création a-t-elle duré ? Qu’avait-il à l’esprit lorsque sa main dessinait chacune de ces lignes ? Les a-t-il comptées ? Le fil de sa pensée a-t-il suivi les mêmes directions ? Est-il revenu sur lui-même, a-t-il tourné en rond ? Ses compositions reflètent-elles des états émotionnels, ou plutôt une calme méditation aspirant au vide ? Finalement, le processus de création – la genèse de l’œuvre – semble importer plus que le résultat. David Davies aurait raison : c’est le processus générateur lui-même, cette longue élaboration, qui mérite le statut d’œuvre d’art. Le dessin achevé n’est qu’un point d’observation – un focus d’appréciation, un moyen d’accès à ce qui a eu lieu. Le travail sur tableau Velleda le confirme de manière éminente : effaçable, éphémère, le dessin n’existe peut-être plus que grâce à sa photographie. Ce qui s’est déroulé dans le temps est désormais suspendu. Chaque ligne incarne le bref instant ou le moment plus long d’un tracé marqué par un début et une fin. 

Subsiste cependant cette impression d’infini cheminement au-delà des bords de la feuille ou du tableau, à l’image de l’activité créatrice d’Albert Janzen ; un processus toujours recommencé.  

 

    

 

Julia Beauquel

Docteure en Esthétique et Philosophie

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