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Philosophie, danse et art

FATA MORGANA – Ra’anan Levy. Texte écrit pour la Galerie Hervé Lancelin, Luxembourg.

1 Novembre 2016 , Rédigé par Julia Beauquel

 

I approach and ye vanish away,
I grasp you, and ye are gone; 

But when I would enter the gate

Of that golden atmosphere,

It is gone, and I wonder and wait


For the vision to reappear 

« Fata Morgana » 

Henry Wadsworth Longfellow, 1873.

 

Artiste international exposé en des lieux parisiens tels que le Musée Maillol et la prestigieuse galerie Maeght, Ra’anan Lévy présente pour la première fois son œuvre au Luxembourg. La galerie Hervé Lancelin offre l’occasion de découvrir une atmosphère picturale aux frontières de l’ordinaire et de l’étrange, du figuratif et de l’abstrait.  

 

 

Mirages

 

Au Moyen Âge, des Croisés attribuèrent au pouvoir de la Fée Morgane une apparition de châteaux en mer Méditerranée. Fata Morgana est depuis lors le nom d’un mirage déformant un objet au point de le rendre méconnaissable. La science nous apprend que l’image de paysages peut être considérablement modifiée par la superposition de couches d'air chaud et froid perturbant les rayons lumineux. Du moins est-ce là l’explication scientifique d’un phénomène naturel

Intéressons-nous plutôt à la description esthétique d’un phénomène artistique. Pourquoi parler de mirage ici ? Le monde de Ra’anan Lévy est fait d’objets et de lieux simples, quotidiens voire triviaux : des appartements à visiter, des tables de travail, des lits, des tonneaux côtoient les thèmes courants de l’histoire de la représentation picturale que sont le nu, l’autoportrait, la main, le paysage ou la nature morte. À quelle sorte d’illusion avons-nous affaire en présence de ces œuvres ? En quel sens notre regard est-il trompé, voire induit en erreur ? 

Le titre de l’exposition semble donner raison à Platon ; méfions-nous de l’art et en particulier des images, car celles-ci ne sont qu’ombres et simulacres de la réalité. Plutôt que de nous permettre de connaître le monde, elles nous en éloignent doublement : le lit représenté par le peintre est encore moins réel que le lit de l’artisan sur lequel je m’allonge et qui lui-même est perçu par mes sens trompeurs. En produisant une image de lit, l’artiste nous détourne du seul lit qui vaille : le Lit Réel, c’est-à-dire l’Essence ou l’Idée du lit que m’offre l’intelligence, et non la fourbe sensation. Ce qu’une prétendue « imitation » reproduit de manière fort approximative, ce ne sont par les objets du monde tels qu’ils sont, mais tels qu’ils apparaissent à la vision humaine forcément subjective, partielle et imparfaite. 

Un tableau est aussi peu fiable qu’une Fata Morgana.

 

Materia prima

 

Ce que Platon désapprouve est précisément ce qui passionne l’amateur d’art. Ce dernier admire de chaque artiste figuratif la singulière mise en œuvre de techniques au service d’une « vision » toute personnelle. Un rapport unique entre l’être et l’apparaître s’illustre dans les portes et fenêtres de Matisse ou de Bonnard, les parquets de Lucian Freud, les bouteilles de Morandi, une bouche d’égout vue par Francis Bacon… ou dans ces mêmes choses peintes ou dessinées par Ra’anan Lévy. D’un artiste à l’autre, c’est l’apparence qui diffère ou offre des points et des degrés de ressemblance. Ce qui compte en art n’est pas tant la réalité des choses « en soi » que les manières de les représenter et de les percevoir. Cette perspective propre à chacun suscite les émotions variées dont l’observateur se sert pour interpréter la signification de l’œuvre d’art.

Ra’anan Lévy le confie dans un entretien :  « en tant que peintre et spectateur des grands maîtres, le sujet m’intéresse moins que la manière. » Ses tableaux et dessins peuvent ainsi être appréhendés d’abord par la sensation, l’observation visuelle et l’émotion avant de donner à réfléchir sur leur sens probable. En art, comme le soutient le grand esthéticien américain Nelson Goodman : « (…) on ne peut traverser simplement le symbole pour aller à ce à quoi il réfère (…) ; on doit constamment prêter attention au symbole lui-même, comme on le fait quand on regarde des tableaux ou quand on lit de la poésie ». L’auteur souligne ainsi « l’importance donnée à la non-transparence d’une œuvre d’art, à la primauté de l’œuvre sur ce à quoi elle réfère »

Que fait le peintre en effet ? Qu’est-ce que la peinture ? Un éloge de la couleur et de ses nuances ; de la lumière et de ses contrastes ou reflets ; un amour de la matière et une expérience de l’expressivité de la touche et du trait ; une étude de la forme dans toute sa variété ; un jeu d’infinies compositions ou décompositions de l’espace par des perspectives réalistes ou inattendues voire impossibles. Dans son échange amoureux et dévoué avec le réel le plus ordinaire où il puise son inspiration, la question de Ra’anan Lévy est moins « pourquoi » que « comment » : comment peindre l’eau qui coule d’un robinet ou inonde un parquet ?  

 

« Défamiliariser » le quotidien

 

Ce processus de patient travail de la matière produit des artefacts qui – donnons raison à Platon – nous mettent comme à distance des choses : celles-ci ne sont pas seulement présentées, mais représentées, par l’intermédiaire du pinceau, des pigments et d’un regard artistique sélectif. Entre l’appartement vide, une photographie de cet appartement en vitrine d’agence immobilière et un tableau de R. Lévy le représentant, une sorte d’éloignement s’opère en effet. Pourtant, de puissants effets perceptifs et émotionnels l’accompagnent. Le medium qu’est la peinture est en lui-même captivant ; la vibration de la lumière, la présence de la couleur, les choix affirmés présidant à la structure des images, l’incontestable dynamique des angles et des perspectives bancales nous ébranlent tout en nous faisant presque perdre de vue ce que l’on regarde. 

Ra’anan Lévy s’était dit fasciné par la nouvelle fonction d’un vieux tonneau d’huile d’olive abritant désormais des renards ; le spectateur peut à son tour y voir la transformation qui lui plait. Une attention portée à la technique et au style produit un effet d’illusion selon lequel l’objet devient une véritable aventure visuelle faite de lignes, de contrastes et de sensations surprenantes stimulant l’imagination. Prenons le carton d’invitation de l’exposition : il suffit d’un coup d’œil pour y voir, par exemple, la bouche béante d’un gros poisson à un œil. Par la même sorte d’ensorcellement ou de magie, le visiteur pourra pénétrer les pièces inquiétantes d’intérieurs désertés ou préférer y contempler l’abstraction d’un agencement formel de lignes verticales, horizontales et obliques. À l’inverse de ce que préconisait le peintre Jasper Johns lorsqu’il évoquait, à propos des ready-mades, la possibilité de regarder un tableau « comme on regarde un radiateur », les tableaux de Ra’anan Lévy nous invitent à regarder des positions de doigts et des enfilades de portes comme s’il s’agissait d’autre chose. À cet égard, l’un des divers courants de « l’esthétique du quotidien » (chez les anglophones : « Aesthetics of the Everyday ») mentionne une tendance artistique à « défamiliariser le familier ».

 

Du misérabilisme à la métaphysique

 

Bien des images de l’artiste favorisent ces libres allers-retours perceptifs entre le réel ordinaire et l’apparence étrange, la familiarité des repères et le dépaysement d’une œuvre quelque peu mélancolique. Un léger malaise est suscité par le rapport entre la douceur des teintes choisies, la sensualité de draps abandonnés et l’agressivité suggérée par un marteau sur un oreiller ou la grille enfoncée d’un égout. Dans les gestes de mains vues en très gros plan sous des angles inhabituels, une tension – voire une menace – est palpable. Par ses thèmes et sa palette terreuse ou grise, Lévy s’approche du sombre esprit de la peinture misérabiliste ; outre la parenté avec l’inexorable solitude dépeinte par Lucian Freud, songeons au désœuvrement caractéristique des personnages de Edward Hopper ; aux patates ou aux vieux croquenots de Van Gogh ou à la dureté – dans un tout autre style – de certaines toiles de Bernard Buffet. Pensons aussi aux paysages mi-abstraits, mi-figuratifs d’Anselm Kiefer présentés en ce moment au Centre Pompidou de Paris.   

  Cet univers désert n’est pas sans évoquer par ailleurs les places dépeuplées du « peintre métaphysique » Giorgio de Chirico – couleurs chaudes mises à part. Chez Lévy, malgré une certaine froideur, l’absence de l’homme confère aux choses sur lesquelles demeure sa trace une sorte d’existence indépendante ; l’eau continue de couler, l’air s’engouffre telle une respiration dans les couloirs vides ou la bouche d’un égout. L’observateur éprouve ainsi tour à tour l’effroi de la disparition et le réconfort animiste ou la simple poésie d’une vie omniprésente dans les objets. Paradoxalement, c’est parce qu’il n’y a plus personne que tout peut sembler si vibrant, comme la mort d’un être cher le rend plus que jamais présent.  

 

Enrichir la vision

 

Contre Platon, invoquons brièvement pour finir la pensée de son élève Aristote. Les images ne nous éloignent pas du réel ; elles en sont un moyen de connaissance. La réalité est à la fois une et plurielle : elle possède des propriétés et qualités que nous ne percevons que lorsque les artistes nous les montrent. 

Ainsi les œuvres de Ra’anan Lévy aiguisent-elles notre regard. En éveillant notre sensibilité à des aspects jusqu’alors inaperçus, elles nous font découvrir l’univers le plus ordinaire sous un angle inédit. Dans la mesure où la forme et le contenu sont indissociables, consacrer son attention à une forme ou à une manière de peindre est toujours en même temps le moyen d’accéder au sens des choses. Prêter attention à ce que l’on néglige chaque jour, faire du détail un élément d’importance, réapprendre à regarder à et voir, devenir capable d’observations plus fines est un enrichissement incontestable par lequel notre expérience esthétique et cognitive du monde se diversifie et s’élargit.

À partir d’une vision du monde physique, c’est un questionnement existentiel, voire métaphysique que l’artiste peut soulever : comment la représentation picturale d’un appartement vide ne ferait-elle pas naître en l’esprit des pensées sur l’espace-temps qu’il symbolise ? Ces pièces où personne ne vit plus, ces couloirs où personne ne se déplace encore incarnent les différentes périodes d’une existence et à une autre échelle la succession des générations. Les individus, les familles se suivent et emportent leurs effets personnels. Les murs demeurent, comme les pages blanches où s’écriront de nouvelles histoires. Les portes gisant au sol ont souffert des vécus passés quand celles fixées à leurs gonds restent ouvertes aux vécus à venir. 

Si donc les artistes nous éloignent du réel, ce n’est que pour nous permettre de l’embrasser plus pleinement ; pour nous donner le recul nécessaire à la saisie de sa vaste complexité. 

Dans un poème intitulé « Fata Morgana » (1940), quelques images du surréaliste André Breton semblent à la fois traduire en mots celles de Ra’anan Lévy et rappeler l’indispensable rôle de la lumière dans toute représentation picturale : 

 

Dans l'angle je commence à voir briller la mauvaise

commode qui s'appelle hier

Il y a de ces meubles embarrassants dont le véritable office est de cacher des issues

c'est l'heure où les charnières des portes sans nombre

D'un coup d'archet s'apprêtent à séparer comme les oiseaux les chaussures les mieux accordées

Sur les paliers mordorés

Dans l'obliquité du dernier rayon le sens d'une révélation mystérieuse

Et quelque temps après à huit heures du soir la main

On s'est toujours souvenu qu'elle jouait avec le gant

La main le gant une fois deux fois trois fois

Dans l'angle sur le fond du palais le plus blanc

Plus ne m'est rien rien ne m'est plus

Oui sans toi

Le soleil

 

  

Julia Beauquel, Docteur en Esthétique et Philosophie de l’art

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