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Philosophie, danse et art

« ÉLÉVATION » – CHRISTIAN LAPIE. Texte écrit pour la Galerie Hervé Lancelin. Luxembourg.

1 Novembre 2016 , Rédigé par Julia Beauquel

L’œuvre de Christian Lapie ne connaît guère de frontières. Ses silhouettes hantent de leur présence olympienne diverses régions du monde. Elles investissent cette fois la galerie Hervé Lancelin. En plus de ses sculptures, dont une sphère en bois, l’artiste originaire de Champagne y présente de grands dessins et des lavis préparatoires pour une installation dans la superbe abbaye de Noirlac.

 

 

MATIÈRE ET FORME : L’ART DU SCULPTEUR 

Bien qu’il ait longtemps peint et pratique toujours le dessin ou la gravure à l’eau forte, Christian Lapie apparaît principalement comme un sculpteur dont l’art consiste en d’imposantes figures longilignes parfois accompagnées de formes sphériques. Le choix même des techniques et des matériaux traduit l’esprit de l’artiste et son attrait vers la simplicité : la plupart du temps, il taille le bois de troncs d’arbres méticuleusement choisis – en général, des chênes – mais emploie aussi la fonte de fer ou de bronze.   

Lorsqu’il s’agit de tailler le bois ou la pierre, l’art de la sculpture a ceci de fascinant qu’il consiste à enlever de la matière plutôt qu’à en ajouter. La création s’effectue non par accumulation mais par élimination : à la différence d’un peintre recouvrant sa toile de touches et de couches successives, le sculpteur est conduit à aborder sa tâche comme un retranchement, un mouvement du plus massif vers le moins volumineux. Dans le bloc indéterminé qu’il a sous les yeux, le créateur visualise l’excès de matériau dont il doit se débarrasser afin de réaliser une forme identifiable, expressive et signifiante. Pour que de l’arbre naisse une figure humaine ou une forme géométrique telle que la sphère, il est nécessaire de supprimer du bois, tout en se laissant guider par les contraintes de la constitution préalable du tronc. Il faut consentir à ôter, à jeter, à soustraire. 

Dans le cas particulier de Christian Lapie, ce processus n’est pas anodin. Il est au contraire parfaitement cohérent avec la dimension spirituelle de l’œuvre prise dans son ensemble, laquelle pourrait être présentée hâtivement comme une recherche de l’essentiel ou un retour aux sources. La quête de l’essence, du strict nécessaire ou du sens de l’existence ne date pas d’hier et ne s’arrêtera pas demain. Dès l’Antiquité, elle fait l’objet de réflexions philosophiques sur la sagesse, la vérité, le bien et le bonheur. Dans nos sociétés actuelles de consommation et de surabondance, elle est pour un grand nombre de citoyens un idéal aussi répandu que rarement atteint de manière durable, tant le superflu est devenu indispensable. Et dans l’œuvre qui nous intéresse ici, l’accent sur les aspects fondamentaux du rapport de l’homme au monde n’est plus seulement une abstraction ou une pure possibilité mais bien une réalisation artistique effective, une puissance actualisée ; pour parler comme Aristote, une matière dotée de certaines formes suivant aussi bien la verticalité que l’arrondi de la terre et des astres.

 

LIEUX

Christian Lapie est sensible aux lieux : à leur gravité, leur beauté, leur magie et aux sentiments qu’ils suscitent chez qui sait les appréhender. Aussi ceux-ci ne sont-ils pas employés au hasard, comme s’il suffisait de placer une statue ici ou là pour faire joli et habiller un peu le paysage, ou comme si l’intention était simplement de laisser une trace humaine, un artefact de plus dans la nature sauvage. Le rapport à l’endroit n’est pas gratuit ou arbitraire mais exige un travail réflexif préalable à toute action. C’est que décider de l’emplacement précis et du matériau d’une sculpture ou d’un groupe de sculptures importe autant que le choix d’un cadrage photographique ou d’une composition picturale. Il s’agit déjà d’une considération complexe, esthétique et cognitive, qui concerne aussi bien la perception visuelle des spectateurs que leur saisie intellectuelle de la signification des lieux révélés par les œuvres.

Il faut donc être capable de « lire » le paysage ou les autres lieux de création afin de repérer l’endroit adéquat à chaque projet. Car les statues de Christian Lapie, malgré leur immobilité et leur apparente impassibilité, parlent plusieurs langages et tiennent divers propos. Qu’elles soient implantées sur le sol des régions variées de France, dans les contrées lointaines d’Amazonie et d’Afrique, au cœur des forêts canadiennes ou des parcs japonais, aux abords des villes ou en leur centre, à l’intérieur des synagogues allemandes, sur les champs de bataille historiques, en bordure des lacs ou dans la paix champêtre des prés, les sculptures qui habitent de manière temporaire ou permanente les lieux publics ou les collections privées délivrent des messages nuancés. 

Leur situation à l’extérieur marque un rapport profond à la nature, au paysage, ou plus largement à l’environnement. Entre le « land art » et « l’art in situ », les œuvres incarnent tantôt une méditation métaphysique sur notre relation au monde, tantôt une réflexion historico-politique sur le rapport souvent violent des hommes à la notion de territoire. Selon qu’elles se trouvent chez des collectionneurs ou dans des abbayes, les installations de l’artiste mettent en valeur des espaces en les structurant ou en transformant leur atmosphère d’une part, ou revêtent d’autre part un sens religieux. Évoquant par moments des réunions de moines, elles paraissent posséder le caractère sacré de rituels et de cérémonies liturgiques réglés selon des traditions immuables.

Outre la notion d’espace, celle de nombre importe : rapprochées ou éloignées les unes des autres, les figures d’apparence humaine et de tailles dissemblables sont regroupées par deux, trois, quatre, sept ou plus. Elles sont orientées dans le même sens ou vers différents horizons, parfois placées dos à dos. Certaines sont comme enfoncées jusqu’au buste dans le sol, en un enlisement tragique figurant l’inéluctable disparition. Lorsqu’elles ne semblent pas tristement enfermées dans leur solitude, elles communient dans la contemplation du paysage ou donnent l’impression de converser ensemble, voire de se protéger les unes des autres à l’instar d’une famille aux rapports harmonieux. Dans tous les cas, ces mystérieux personnages frappent par le charisme de leur présence. Apparaissant en tous types de lieux, ils transmettent un esprit d’universalité, une âme commune transcendant les contingences particulières.

 

PRÉSENCE(S)

              

Au-delà de leur inscription en des lieux spécifiques et pour des spectateurs potentiels, ces majestueuses statues – spectrales ou quasi divines – rendent visible le lien universel au cosmos. Outre des différences culturelles, c’est de l’Homme et de sa présence au monde dont il est question ; du simple fait d’être, d’exister présentement, ici et maintenant. 

À partir de ce constat les questions affluent rapidement. Elles sont à la fois anthropologiques, métaphysiques et existentielles : Quel type d’êtres sommes-nous ? Qu’est-ce que cela signifie, pour moi, pour nous, d’être là, ici-bas ? Quelle doit être notre relation à la nature et aux autres êtres vivants, dont les êtres humains ? Comme nous le rappellent les groupes de sculptures, nous sommes des êtres sociaux ; c’est ensemble que nous existons, que nous nous rapportons au monde. C’est autrui qui m’enseigne le langage, la perception des choses et la pensée. Isolément, nous ne serions pas capables de réaliser notre nature humaine, d’éduquer notre esprit, d’élever notre âme, de nous tenir droits et fiers comme les figures de Christian Lapie. 

Celles-ci suggèrent au moins deux grandes façons de penser la présence humaine : soit en tant qu’elle est contenue dans l’environnement, soit en tant qu’elle contemple le monde, dans un rapport d’extériorité. En un sens, l’homme est une partie de la nature ; il se fond en elle ou fusionne avec elle. Il est un élément du cosmos parmi d’autres espèces vivantes. Son corps matériel croît puis dépérit, obéissant à l’impitoyable déterminisme naturel. Mais l’homme est aussi capable, par son intelligence spécifique, de s’extraire de son contexte en l’observant, en l’objectivant, en l’interrogeant : il devient ainsi un sujet qui prend le monde pour objet, qui réfléchit et entre en relation avec le monde (pour qu’il y ait relation, il faut bien qu’il y ait au moins deux éléments et non un seul). 

Ainsi les œuvres du sculpteur sont-elles à la fois dans leur environnement et face au monde ; elles habitent leur contexte de l’intérieur et le contemplent d’un point de vue extérieur. Qu’est-ce que cela implique pour le spectateur des créations de Christian Lapie ? De les appréhender à la fois comme des objets constitutifs du monde, des artefacts, des œuvres parmi les œuvres ; et surtout d’aller ensuite au-delà de cette première approche pour découvrir, à travers elles, les lieux qu’elles montrent, le passé qu’elles déterrent et les réflexions primordiales qu’elles suscitent.

 

PRENDRE DE LA HAUTEUR

 

L’être humain, donc, n’est pas seulement naturel ; il est culturel, rationnel, volontaire et libre. Par l’âme ou ce que l’on nomme plus volontiers aujourd’hui l’esprit, il dépasse la stricte nécessité des lois physiques : sa capacité à s’interroger, à comprendre, à connaître, à vouloir et surtout à effectuer des choix pour son existence lui permet, sinon d’échapper à son statut d’être naturel et mortel, au moins de se distinguer d’autres espèces vivantes apparemment dénuées de liberté. 

À l’image du sculpteur, l’homme modèle sa propre forme ; il a le pouvoir de devenir un certain type de personne, d’accepter et de refuser, d’opter pour un certain mode de vie en renonçant à d’autres. C’est ce que signifie Sartre dans sa célèbre affirmation que « l’existence précède l’essence » : la nature humaine n’est pas un donné premier ; l’être humain doit se construire lui-même en opérant des choix existentiels éclairés. 

Mais que faut-il d’abord pour s’élever ? Il faut, tout comme l’arbre, développer de profondes racines, être bien ancré dans le sol, c’est-à-dire savoir d’où l’on vient et se connaître soi-même. Les figures de Christian Lapie ont cet air sévère parce qu’elles forment un trait d’union entre la terre et le ciel, le passé et l’avenir. Elles nous rappellent à bon escient que la liberté implique une responsabilité morale : implantées dans des lieux au passé violent et douloureux, elles exercent la fonction de mémorial, nous enjoignant à ne pas oublier les tirailleurs sénégalais morts pour la France puis le massacre des juifs. Les noires silhouettes solennellement dressées semblent murmurer pour l’éternité que les vertes plaines où l’on se promène en paix furent autrefois des vallées de larmes rouge sang. Lutter contre l’oubli, c’est lutter contre le temps ; tout ne peut pas, tout ne doit pas s’effacer. Malgré la brièveté de son passage, l’action humaine laisse des traces sombres et indélébiles. L’histoire de l’humanité n’est pas une succession de feuilles d’automne qu’on laisse mourir en terre. Se souvenir, conserver en mémoire permet de se maintenir en hauteur ; d’avoir en vue le vaste panorama qui peut nous éviter de retomber dans l’erreur, la bassesse et les passions tristes pesant sur les épaules et diminuant la puissance d’agir.

Même lorsqu’elle n’ont pas une forme humaine et ressemblent par exemple à l’instrument de torture à trois pals qui a donné son étymologie au nom de travail (tripalium), les œuvres de Christian Lapie célèbrent au sein de contextes toujours pertinents ce qui fait la grandeur de l’homme ; quand ce n’est pas l’héroïsme au combat, ce peut être le courage et la solidarité dans le travail harassant des mineurs de Forbach. Immergés dans les situations les plus pénibles, les hommes sont capables du meilleur : par l’entraide et l’effort ils se tournent vers la lumière, réalisant la meilleure version d’eux-mêmes, gagnant sans cesse en élévation.

 

 SAGESSE(S)

 

Ainsi, fais de ces choses et de celles qui s’y apparentent l’objet de tes soins, jour et nuit, pour toi-même (…), et jamais (…) tu ne connaîtras de trouble profond, mais tu vivras comme un dieu parmi les hommes. Car il n’est en rien semblable à un vivant mortel l’homme qui vit au milieu de biens immortels. 

Les sculptures de l’artiste symboliseraient ainsi de véritables sages, nobles, silencieux, calmes et sereins. Leur absence de visage évoque des âmes sans troubles en des corps sans souffrances – l’ataraxie et l’aponie prônées par Épicure comme « perfection de la vie heureuse ». Ces êtres tranquilles invitent au plaisir simple d’un carpe diem. Ils semblent avoir atteint le double but de la philosophie grecque antique : l’eudaimonia, une plénitude et paix intérieure coïncidant avec la sagesse.  

Qu’ils n’aient non plus ni bras ni jambes suggère une communication extatique avec un objet de contemplation invisible. Jouissant d’un savoir éternel et invariable, ils ont réalisé la stabilité d’un accord parfait entre l’âme, le corps et le cosmos. Privés de mouvement, hiératiquement figés, ils inspirent la maîtrise de soi et l’ascèse. À l’exemple des philosophes stoïciens, ils se tiennent face à un destin qu’ils ne peuvent qu’accepter, conscients de ne pouvoir changer le monde, mais seulement leur vision de celui-ci. Asexués, sans âges, auto-suffisants, ils méditent, chuchotant :

(…) une fois que cet état s’est réalisé en nous, la tempête de l’âme se dissipe, le vivant n’ayant pas besoin de se mettre en marche vers quelque chose qui lui manquerait, ni à rechercher quelque autre chose, grâce à laquelle le bien de l’âme et du corps trouverait conjointement sa plénitude

L’œuvre de Christian Lapie manifeste mesure, ordre, sérénité, raison. Allégorie de la tempérance (sophrosyne) plutôt que de la démesure (hybris), elle exprime les plus hautes qualités humaines : la majesté des corps et le caractère raisonnable des âmes. En de solides appuis et la tête bien centrée sur les épaules, les statues incarnent la vérité dans un monde obscur d’opinions hâtives et de fausseté. La conscience morale y affronte le dangereux oubli. Apollon, dieu grec de la beauté, de la lumière solaire et des arts, y triomphe de Dionysos, dieu de la vigne et de l’ivresse. Jules Vuillemin écrit : 

En Apollon s'est concentrée toute la lumière de l'être ; en Dionysos, tout ce qui devient et qui passe. Dans le premier, la raison et la majesté céleste ; dans le second, la folie et la vie terrestre

Dès lors, dans les groupes de figures accompagnées de sphères, on peut lire une tension entre d’une part la vérité et l’éternité transcendantes et d’autre part notre monde immanent, absurde et éphémère. L’expérience apollinienne par laquelle l’homme essaie d’échapper au caractère désespérant du monde est pour Nietzsche une « immobilisation ravie devant un monde inventé et rêvé » : elle exprime le désir d’éterniser « la belle apparence ». Elle peut consister, précisément, en la paisible contemplation d’une sculpture : « devant elle l’homme devient calme, sans désirs, semblable à une mer d’huile, guéri, en accord avec soi et avec toute l’existence »    

   L’art du sculpteur aurait alors pour aspiration de s’élever, loin de la médiocrité rampante et au plus près de la plénitude heureuse.

 

 

 Julia Beauquel

Docteur en Esthétique et Philosophie

 

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