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Philosophie, danse et art

Chorégraphie : Jirí Kylián, le don vivant. Journal Libération, 21/10/2016.

1 Novembre 2016 , Rédigé par Julia Beauquel

À propos de : Jiri Kylian, Bon qu’à ça, Les éditions du sonneur, coll. Ce que la vie signifie pour moi, texte établi et traduit par Marie-Noël Rio, sept. 2016, 8,50 euros

 «Mon œuvre parle mieux que mes mots», soutient souvent un artiste. Jiri Kylian, éminent chorégraphe du Nederlands Dans Theater, auteur d’une centaine de ballets sublimes, n’est-il lui-même «bon qu’à» composer des danses et impuissant à en parler?

Ce recueil de propos se lit en une plaisante fugacité narguant celle de la danse, non parce qu’il serait «plat comme une crêpe» mais parce que sa poésie est celle des vérités simples et profondes. Métaphore de l’existence, le spectacle, entre l’obscurité de l’avant et de l’après, ne cesse ses rotations, ses rapprochements et ses éloignements sous une lumière «jamais totale» mais imparfaite et nimbée de mystère. Créer, c’est savoir tamiser semble-t-il : faire sortir de l’ombre sans aveugler. Tomber juste exige une sage médiété : ne viser ni trop près, ni trop haut, à mi-chemin de la lâcheté à la témérité.

En ligne de mire, l’inaccessible perfection fait valser l’artiste entre intransigeance et déception. Nulle découverte sans renoncement, nulle invention sans sacrifice. L’avancée du temps est celle de ce que l’on perd tout en trouvant. Ainsi se retire-t-on pour faire briller son art en d’autres corps. Le chorégraphe naît, le danseur s’éteint. Ainsi délaisse-t-on le pays natal et la langue maternelle pour des cultures aborigènes. Là-bas, l’essence de la danse est intacte; un mouvement fuyant, jamais fixé, s’unit au présent des corps qui de père en fils s’animent sans relâche pour faire le don vivant de ce qu’ils ont reçu. De fait, l’éternité est moins dans ce que l’on fige par facilité que dans ce flux impérieux de l’amour vrai, pareil à l’eau renouvelée du fleuve.

Même la photographie ne saurait retenir le pouvoir évanescent d’une muse. Kylian parle du prix de la beauté, à la vie comme à la scène : embrasser le changement, savoir mourir et laisser mourir pour rester vivant. Ses mots ne manquent pas la cible qui lui est chère : «cette chose cachée» en chacun, «si difficile à trouver parfois», qu’il faut faire émerger.

 

Julia Beauquel, Philosophe.

 

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